Homélie du cardinal Pizzaballa pour la solennité de saint Jacques


Sa Béatitude le cardinal Pierbattista Pizzaballa, Patriarche latin de Jérusalem, a prononcé son homélie lors de la messe d’action de grâce pour les 70 ans du Vicariat Saint-Jacques pour les catholiques hébréophones en Israël. L’Eucharistie a eu lieu le 2 mai au Notre Dame Jerusalem Center. Nous publions le texte de cette homélie.


Chers frères et sœurs dans le Christ notre Seigneur, 

Fils et filles bien-aimés de l’Église, vous qui portez l’héritage israélien comme une part vivante et inséparable de votre identité chrétienne : 

Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer la Cène du Seigneur dans la Ville sainte de Jérusalem - Mère des Églises, lieu où notre foi est née et où, pour la première fois, des femmes et des hommes ont témoigné que Jésus, crucifié, est le Seigneur ressuscité. Ici, chaque pierre porte à la fois promesse et blessure ; ici, l’histoire du salut et celle de l’Église s’entrelacent d’une manière unique. 

Il y a soixante-dix ans, ce vicariat a été fondé, alors appelé "Œuvre de Jacques", du nom du premier évêque que nous commémorons aujourd’hui. Soixante-dix ans - le temps d’une génération, un temps de fidélité et de persévérance dans l’épreuve ; un temps qui évoque le septième jour de la création et ouvre sur le huitième jour, celui de la résurrection. Nous ne célébrons pas seulement un jubilé, mais un chemin ecclésial de fidélité qui a grandi au cœur de l’Église de Jérusalem et qui est au service de toute l’Église universelle. 

La Parole de Dieu que nous avons entendue nous ramène aux débuts du chemin de l’Église - à ce lieu où elle a appris à ne pas se replier sur elle-même, à ne pas se briser ni se diviser, mais à rechercher l’unité sans renoncer à la vérité. 

Dans les Actes des Apôtres, nous rencontrons l’Église à un moment particulièrement délicat. La question en jeu est essentielle : qui peut appartenir à la communauté des croyants dans le Christ, et par quel chemin ? 

Les apôtres et les anciens se réunissent. L’Église discerne et réfléchit comme une communauté. Elle ne confie pas la décision à quelques-uns, ne l’impose pas d’en haut et ne fuit pas les désaccords. Elle accepte l’effort que demande la rencontre - comme un acte ecclésial. 

Jacques, le frère du Seigneur et premier évêque de l’Église de Jérusalem, prend la parole non comme un arbitre extérieur, mais comme un gardien de l’unité : "ne compliquons pas la tâche de ceux des païens qui se tournent vers Dieu" (Ac 15,19). Ses paroles n’abolissent pas les différences, n’effacent pas Israël et ne relativisent pas l’Alliance - mais elles empêchent que les différences deviennent une barrière au sein de la communauté. 

Le Vicariat des catholiques hébréophones est né et vit de cette logique : comme une mission unique au service de l’unité de l’Église ; comme un signe que la catholicité n’est pas uniformité, mais une véritable communion d’histoires différentes rassemblées autour de Jésus. 

Soixante-dix années de vie du Vicariat ont été une pratique quotidienne d’une vie ecclésiale authentique : traduire, accompagner, écouter, servir. Non pas pour construire une Église « différente », mais pour édifier, de l’intérieur, l’unique Église de Jésus - à Jérusalem, en Israël, en Terre sainte. 

Jacques le Juste connaît la fragilité de l’unité. Il sait qu’au sein même de l’Église, on peut croire sans aimer, proclamer sans servir. Pourtant, la véritable unité naît lorsque la foi accepte d’être éprouvée dans l’histoire. 

Et ici, la Parole de Dieu nous interpelle directement - nous, Église vivante à Jérusalem. 

L’Église en cette terre est nécessairement multiple : différentes langues, différents rites, différentes histoires, différentes sensibilités et différentes origines. Cette pluralité est une bénédiction - mais aussi une tentation constante : vivre comme des îles séparées, chacune préoccupée de sa propre préservation. Or, l’Église n’est pas un archipel ; elle est un seul Corps. 

Accueillir la tension de l’unité n’est pas un problème à résoudre, mais une vocation à vivre. La fuir, c’est appauvrir l’Église ; y demeurer, c’est participer à sa forme la plus authentique. 

Le Vicariat rappelle à toute l’Église de Jérusalem que l’unité se construit par un lien vivant, même lorsqu’il a un coût. La communauté n’est pas une zone de confort ; elle est un lieu de rencontre avec le Ressuscité, qui ouvre nos cœurs à la vie véritable. 

Ici, à Jérusalem, il y a un coût à se rassembler pour une même prière lorsque les langues et les rites sont si divers et parfois si éloignés. Il y a un coût à écouter l’histoire de l’autre, lorsque chaque communauté porte ses propres blessures, mémoires et peurs. Il y a un coût à accepter que l’autre - même celui qui parle une autre langue et vient d’une autre histoire - puisse m’apprendre quelque chose sur la manière de suivre Jésus. 

Depuis soixante-dix ans, le Vicariat n’a pas reculé devant ce coût. Il l’a porté jour après jour - non comme un acte héroïque, mais comme la manière simple d’aimer le Christ. Sans triomphalisme, sans cacher les difficultés - simplement en lui restant fidèle. 

L’Évangile nous offre l’image décisive : la maison bâtie sur le roc. Non pas une demeure privée, mais une maison communautaire, ferme au milieu des tempêtes de l’histoire. 

Combien de tempêtes ont traversé cette Église en soixante-dix ans ? Et pourtant, ce qui lui a permis de tenir n’a pas été une stratégie ecclésiastique, mais un unique fondement : Jésus. 

Seule une Église qui puise sa vie dans le Christ peut demeurer unie dans la diversité. Seule une Église bâtie sur lui peut traverser les conflits sans se briser. Seule une Église qui le reconnaît comme le roc de son existence peut vivre la pluralité comme communion et non comme division. 

Soixante-dix ans ne sont pas un aboutissement, mais une responsabilité confiée pour l’avenir. Aujourd’hui, l’Église de Jérusalem, dans toute la richesse de ses visages et de ses missions, est appelée à renouveler son "oui" à l’unité dans le Christ. 

Que le Vicariat des catholiques hébréophones continue de se tenir au cœur de l’Église Mère comme un signe de fidélité et de joie : non pas une périphérie, mais une voix vitale ; non pas un refuge, mais un pont. 

Et un pont entre qui ? Entre l’Église des nations, entrée dans l’Alliance par la foi dans le Christ, et le peuple d’Israël. Le Vicariat ne se tient pas entre ces deux rives pour effacer les différences, mais pour rappeler que la foi en Jésus-Christ est source de joie et de paix. Il est appelé à témoigner devant Israël que la famille chrétienne en Terre sainte et dans le monde entier fait partie intégrante de la construction d’un monde réconcilié - un monde qui cherche la paix dans l’amour de Dieu. Soixante-dix ans de ce service ont aidé l’Église de Jérusalem à ne pas oublier ses racines vivantes. 

Mais ces soixante-dix ans ne sont pas seulement un regard vers le passé. Aujourd’hui, alors que nous célébrons ici à Jérusalem, cette terre est bouleversée. Les longs jours de guerre, les voix de lamentation qui s’élèvent de toutes parts, les profondes divisions au sein de la société israélienne et la souffrance qu’elles engendrent, les espoirs de liberté dans la société arabe sans cesse différés - tout cela n’est pas un simple décor de nos vies ; c’est notre réalité. 

L’Église de Jérusalem ne peut célébrer un jubilé comme si cette réalité n’existait pas. Précisément maintenant, en cette soixante-dixième année, nous sommes appelés à nous demander : à quoi ressemble l’Église en un tel temps ? Comment parler d’« unité dans l’Église » lorsque l’unité humaine la plus élémentaire autour de nous se fracture ? 

La responsabilité qui nous est confiée n’est pas seulement de préserver les acquis du passé, mais d’offrir un témoignage vivant ici et maintenant : Jésus est notre espérance, même au cœur de ce qui semble impossible. Non pas comme une solution magique, mais comme le roc sur lequel nous pouvons pleurer ensemble, prier ensemble et refuser de perdre l’espérance. 

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